ABREGE D'EROTISME

Sophie Lebeuf pour Evene.fr - Février 2009
Eveil du désir, trouble des sens et invitation au plaisir, l'érotisme déshabille pour mieux se parer de sensualité. Sous ses traits, la nudité devient courtoise et sublime, loin d'une image pornographique, bestiale et obscène.

La 'Vénus endormie' de Giorgione pose les bases de l'érotisme pictural : une modèle lascif, une nudité virginale, l'éventualité d'une jouissance, le drapée du lit évoquant un corps à corps voluptueux. Mais tout est là : dans l'éventuelle innocence de la main sur le sexe féminin, dans l'invitation à y déceler une intime jouissance. Des siècles plus tard, Kiraz dessine ses Parisiennes en porte-jarretelles et fesses rebondies. Là encore, aucune vulgarité : "Suggérer, c'est beaucoup plus important que de dire les choses"(1), explique alors l'artiste.
Objet immémorial, l'érotisme, qui fascine les hommes, est représenté dans les arts : peinture, sculpture, littérature et plus tard cinéma. Mais la notion même évolue au fil des siècles. 'Thérèse Raquin' d'Emile Zola était jugé "pornographe" en 1867, quand les écrits de Georges Bataille demeurent une vision de "l'érotisme" où cruauté et mort fusionnent. Retour sur une notion plus esthétique que lubrique, plus harmonieuse que grivoise ; ou quand la sensualité demeure immortelle, au-delà de ses sujets.


Androgyne subtil ou poupon salace ?

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Dans la représentation picturale, Eros, ancêtre et raison d'être de l'érotisme, se présente à l'origine comme un être androgyne, incarnation du désir sexuel, hétérosexuel ou homosexuel. L'éphèbe porte un arc dans le dos et ce n'est qu'à la fin du VIe siècle que des ailes lui poussent. Si la sculpture de Lysippe, 'Eros bandant son arc', représente parfaitement l'ambiguïté sexuelle du dieu, Le Caravage au XVIe, avec 'l'Amour victorieux', lui rend toute sa ruse et traduit la dualité des activités d'Eros : entre malveillance et innocent jeu d'enfant. Sous la suprématie romaine, lorsque le peuple romain adopte les dieux helléniques, Eros se meut en mignon bébé potelé. Plus tard, souvent associé à Aphrodite, dont il pourrait être le fils, il se réincarne régulièrement sous les traits d'un petit ange joufflu au regard coquin. Que représente-t-il alors ? L'amour, le désir ou une certaine forme de grivoiserie ?


Qu'est-ce que l'érotisme ?

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Le mot "érotisme" provient du grec erôtikos, "qui concerne l'amour". Ses définitions, rarement précises, convergent toutes vers une notion de ressenti, d'attrait sexuel, d'amour physique. Comme l'explique Pierre-Marc de Biasi, "si l'érotisme ne se laisse emprisonner dans aucune définition, c'est que son objet (…) est spirituel et non pulsionnel : il relève d'un univers imaginaire où le désir devient créateur de ses propres représentations". (2) Une chose est sûre : à l'époque classique, lorsque l'Antiquité évoque Eros, elle exalte pendant trois mille ans toutes les formes de plaisir qui militent pour la libération des corps et des esprits. Hétérosexualité, homosexualité et zoophilie sont courantes. La culture hellénique explore le désir sexuel sans tabou, qu'elle décline en philosophies hédonistes avec une curiosité sans limites et une absence quasi-totale d'interdit. Mais cette première bataille pour l'émancipation de l'homme se heurte rapidement à des réticences violentes et mortifères. En adoptant le christianisme comme religion, le Moyen Age occidental signe la fin des plaisirs avec une fascination pour la mort. Le monothéisme ne se contente pas d'écraser le panthéon des dieux multiples, il instaure un ascétisme absolu et brise les ailes d'un Eros joyeux. De leur côté, les philosophes d'aujourd'hui abandonnent la notion de culpabilité mais prennent bien soin de différencier l'érotisme de notions plus ou moins approchantes. Ainsi Emmanuel Lévinas le définit, expliquant qu'il "apparaît dans l'équivoque" (3). Roland Barthes partage cette appréhension d'Eros lorsqu'il dit : "l'érotisme, c'est quand le vêtement baille". La suggestivité est donc la clé de l'érotisme, l'attribut d'Eros, qui lui confère une esthétique, un regard artistique, loin de toute pensée concupiscente.


Saint Paul vs Vâtsyâyana

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En Occident, depuis la naissance du christianisme, jusqu'à son avènement comme religion officielle, la réception de l'érotisme suit un va-et-vient perpétuel entre ascétisme et exaltation des sens. A chaque époque, le pouvoir - politique et/ou religieux - fait preuve d'une hypocrisie plus ou moins marquée face à l'interdiction des plaisirs et de la jubilation de la chair. Michel Onfray résume bien cette conception d'un "érotisme nihiliste" : il faut "mourir pour vivre, souffrir pour jouir". (4) saint Paul, puis saint Augustin font alors appliquer leurs doctrines continentes, visant le salut de l'homme en condamnant la femme, responsable de la chute d'Eve. Inconsciemment, ce concept chrétien de l'érotisme, comme perversion du corps et de l'âme, a fait son chemin. Le corps est détesté et reste détestable.
Aux mêmes époques, à quelques kilomètres à l'est, l'érotisme se consolide dans une tout autre perception. Dans la culture indienne, la religion du plaisir annule le duel entre profane et sacré. La jouissance sexuelle est une étape vers le divin, selon les principes tantriques. (5) Le culte du plaisir devient art de vivre. Aussi, le 'Kâma Sûtra' de Vâtsyâyana, réalisé entre le IVe et le Ve siècle, dévoile non seulement les fameuses positions de l'union charnelle, mais également les préceptes hédonistes, féministes, égalitaires des plaisirs, pour arriver ensemble au Nirvana de la jouissance. Les femmes apprennent donc, à l'image des hommes, l'art de discourir, de faire des vers, pour mieux déguster les délices charnels. Cette assimilation de l'intellectuel dans le sexuel se retrouve dans la culture japonaise à l'ère des ukiyo-e ("images du monde flottant") des grands maîtres de l'art érotique, quand les geishas se devaient d'être cultivées pour susciter le désir.   Lire la suite de Leçon des plaisirs »

Voluptueuse féminité

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Depuis les Grottes de Lascaux, les représentations artistiques campent la femme comme symbole d'érotisme par excellence. Si la religion chrétienne la compare à Satan, les peintres exaltent ses beautés, pernicieuses ou innocentes, à travers une gestuelle, un regard, une pose lascive… L'énigme même de la féminité est une approche métaphysique de la sensualité. La femme, et à fortiori le sexe féminin, est un mystère depuis que l'homme se tient droit : dans les peintures rupestres, à quatre pattes, elle présente en évidence ses organes génitaux ; une fois debout, son sexe s'efface. Il devient énigme... Quant aux symboliques féminines, elles se mêlent pour mieux subjuguer. Pour les chrétiens, la figure féminine est responsable de l'émergence de la libido, oeuvre de Satan, dont l'homme demeure la victime. Le serpent et Eve ne font plus qu'un, un ennemi à bannir par tous les moyens. Mais ce serpent est un symbole d'élévation érotique et cérébrale dans l'Orient indien. Plus tard, l'image - entre beauté et perversité - se retrouve chez Baudelaire : "A te voir marcher en cadence, / Belle d'abandon, / On dirait un serpent qui danse / Au bout d'un bâton." (6) Vierge, hermaphrodite, fatale ou lolita, la figure féminine reste une représentation multiple de l'érotisme, quel que soit le support.

Sadisme and Co

L'érotisme possède également sa dimension subversive, incarnée principalement par deux penseurs : le Marquis de Sade et son "homologue" contemporain Georges Bataille. Malgré le siècle et demi qui les sépare, les deux hommes invitent à un érotisme débridé, sans retenue. Mais là où l'Eros grec magnifiait le désir des plaisirs charnels entre hommes et femmes (ou hommes et hommes), Sade et Bataille jouissent de l'asservissement de l'autre. La femme n'est qu'une chose méprisable qu'il faut "mater" pour mieux "bander". Leurs violences dépassent ce qui avait été imaginé par les pires inquisiteurs du Moyen Age, avec 'Les Cent vingt journées de Sodome' du Marquis ou l'éjaculation de Bataille devant une photographie d'un supplicié à Pékin. (7) Loin de promouvoir un Eros libéré, Sade et Bataille, malgré leur déni de Dieu, exaltent un érotisme vertigineux et destructeur, tourné vers la mort.


Eros sur pellicule

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Avec l'apparition de la photographie puis du cinéma, la notion d'érotisme s'est massivement développée. Dans les années 1950, le cinéma subjective au maximum les gestes, pour éviter la censure et l'obscénité. Ainsi, Rita Hayworth, en 1946, simule un strip-tease dans 'Gilda', en enlevant seulement un gant (8). En France, le cinéma devient érotique, dans une version plus mentale que licencieuse, sous les traits de Brigitte Bardot, dans 'Et Dieu créa la femme' de Roger Vadim. Dans les années 1970, l'appellation même de "films érotiques" fait son entrée dans le 7e art : 'Emmanuelle' ou 'Joy' libèrent la femme et lui reconnaissent l'existence du désir féminin. La liberté sexuelle est en marge, mais reste sage. La suggestion est maîtresse du désir, loin des parties de jambes en l'air obscènes des films X où l'esthétisme disparaît au profit d'une bestialité profane.


Aujourd'hui, ce trait s'accentue et l'obscénité prend le pas sur la toile. Internet pervertit l'image du corps et de la sensualité dans une profusion d'images odieuses, où le corps devient objet de consommation. L'assouvissement brut des désirs se traduit par une violence presque insoutenable, dans une pornographie virulente, qui n'a finalement plus grand chose à voir avec la fonction libératrice de l'érotisme et réussit à voiler la promesse d'une émancipation du corps par les sens.


Sophie Lebeuf pour Evene.fr - Février 2009   

(1) Extrait d'une interview réalisée par Sylvie Boulloud, commissaire d'exposition.
(2)
'Histoire de l'érotisme', Pierre-Marc de Biasi, Ed. Découvertes Gallimard.
(3)
'Totalité et infini', Emmanuel Lévinas, Ed. LGF.
(4)
'Le Souci des plaisirs, construction d'une érotique solaire', Michel Onfray, Ed. Flammarion.
(5)
'Histoire de l'érotisme', Pierre-Marc de Biasi, Ed. Découvertes Gallimard.
(6) 'Les Fleurs du mal', 'Le serpent qui danse', Charles Baudelaire.
(7)
'Les Larmes d'Eros', Georges Bataille, Ed. Pauvert.
(8)
'Histoire de l'érotisme', Pierre-Marc de Biasi, Ed. Découvertes Gallimard.